De Java à Bali


Récit d’un voyage en sac à dos de deux mois à travers l’Indonésie. Après une courte escale à Singapour, c’est à Jakarta que commence ce long périple avec mon frère, avec pour objectif de traverser l’île de Java pour rejoindre , Bali.

Le décalage horaire asiatique est de rigueur. Pour ces premiers jours, l’idée est de s’acclimater en douceur. Nous décidons de prendre un bel hôtel dans le centre, offrant une vue imprenable sur la mégalopole. Comme souvent en Asie du Sud-Est, les prix n’ont rien à voir avec l’Occident, c’est le moment d’en profiter.

La visite commence dans les petites rues, où le contraste entre les gratte-ciels de verre et les quartiers plus modestes est saisissant. Celle que l’on appelait autrefois Batavia sous l’ère coloniale néerlandaise grouille aujourd’hui d’une énergie folle, vivant à cent à l’heure au rythme incessant des scooters. Notre venue précédant de peu les Asian Games, nous avons l’occasion d’admirer la démesure des infrastructures construites pour l’occasion, avant d’aller voir le célèbre Monument National de 137 mètres de haut, symbole de l’indépendance indonésienne. Après quelques jours intenses dans cette métropole bouillonnante (et accessoirement l’une des villes qui s’enfonce le plus vite au monde sous le niveau de la mer), il est temps de fuir le béton et d’entamer notre descente vers le sud .

Après avoir pris nos billets, direction la gare aux aurores , 7 heures de train et 500 kilomètres nous attendent pour rejoindre Yogyakarta, le cœur culturel de Java. En sortant de la capitale, les bidonvilles défilent, nous rappelant notre condition de voyageurs privilégiés. Puis, la nature reprend ses droits. Nous découvrons enfin les paysages grandioses de la campagne javanaise, ses volcans lointains et sa jungle florissante. Le lendemain matin, nous partons explorer les temples de Prambanan. Cet ensemble de 240 temples hindouistes, construit à partir du IXe siècle, est dédié à la Trimūrti, la trinité hindoue composée de Brahma, Vishnou et Shiva. Longtemps abandonnés dans la jungle et meurtris par les séismes, les bâtiments principaux ont été restaurés avec soin. Sur leurs façades de pierre volcanique, on peut encore y lire les sculptures racontant l’épopée mythologique du Ramayana. Arrivés très tôt pour le lever du soleil (sans soleil..) , nous sommes seuls sur place. L’atmosphère y est exceptionnelle.

Les jours suivants s’articulent autour de la visite du Kraton, la demeure royale du Sultan. Véritable ville dans la ville, ce complexe est l’âme historique de la région. On y croise les abdi dalem, les serviteurs du palais vêtus de leurs tenues traditionnelles qui perpétuent les rituels ancestraux . Mais ce qui marque le plus à Yogya, c’est son effervescence humaine. L’ambiance dans les rues y est tout simplement géniale et authentique. Les Javanais sont d’une bienveillance rare , curieux et souriants, beaucoup de locaux viennent spontanément à notre rencontre pour échanger quelques mots ou nous demander de prendre une photo avec eux. Certains font même l’effort de glisser quelques mots de français ! Nous passons des heures à flâner, poussant la porte de petites galeries d’art indépendantes pour admirer l’artisanat local et faire le plein de souvenirs authentiques. C’est vraiment ici, au contact des gens, que l’on ressent le cœur battant de Java.

L’Indonésie est le pays comptant le plus de volcans au monde. Impossible de faire l’impasse sur l’un d’eux. Direction l’Est de Java pour affronter l’emblème de la région , le Mont Bromo. L’aventure débute par un trajet de 13 heures en minibus, rythmé par quelques arrêts dans des villages reculés, pour finalement arriver au pied du colosse vers 21h.

L’ascension de nuit sur une route raide, escarpée et sinueuse est d’ailleurs vivement déconseillée aux non-initiés. Après un très court repos, le départ est lancé à 1h du matin en 4×4 vers le point de vue. Malgré le froid glacial qui règne à plus de 2 000 mètres d’altitude, l’excitation nous tient éveillés. Arrivés au sommet pour le lever du soleil, nous prenons une véritable claque visuelle, découvrant certainement le plus beau paysage que j’ai pu voir dans ma vie. Devant nous se dresse une caldeira parfaite. Au premier plan, le Mont Batok impose sa géométrie striée. Juste derrière lui, le cratère fumant du Mont Bromo. Et tout au fond, dominant le décor, le majestueux Semeru recrache ses cendres.

Nous prolongeons ce rêve éveillé en descendant dans la mer de sable, une immense plaine de cendres qu’il faut traverser à pied ou à cheval pour atteindre le bord du cratère du Bromo. L’odeur de soufre est âcre, mais la vue depuis le sommet, au milieu des autres marcheurs venus partager cet instant, est magistrale.

Le lendemain, la traversée en ferry nous dépose sur l’île des Dieux. Nous posons nos sacs à Canggu, où le réveil face aux rizières donne le ton de la semaine. À bord de nos scooters, nous parcourons la côte et découvrons Tanah Lot. Ce temple emblématique, dont la légende raconte qu’il est protégé par des serpents marins venimeux nichés dans ses grottes, est une impressionnante structure reposant sur un récif, encerclée par l’océan à marée haute . C’est aussi l’occasion de s’initier à la gastronomie locale avec le fameux Mie goreng (des nouilles sautées à l’ail, aux légumes et au poulet) une version avec le riz existe aussi le Nasi goreng , un délice au petit-déjeuner.

Les semaines suivantes prennent une toute autre tournure lorsque nous rejoignons notre groupe d’amis venus de France, rejoints par des voyageurs allemands et néo-zélandais rencontrés sur place. Nous voilà onze à partager une superbe villa à Canggu, vivant la belle vie. Le rythme est idyllique , surf, plages, visites culturelles majestueuses comme le temple Pura Ulun Danu Bratan, et grandes soirées tous ensemble.

Toutefois, la réalité du pays nous rattrape parfois. Le chaos routier en est le parfait exemple. Sans feux rouges, il faut sans cesse jouer des coudes aux intersections, souvent aidés par de simples citoyens qui font la circulation de manière officieuse, et rester sur le qui-vive pour éviter les accidents malheureusement très fréquents. Nous avons aussi pris conscience de la force de la nature. Java et Bali reposant sur la fameuse ceinture de feu du Pacifique, nous avons été réveillés à plusieurs reprises, en pleine nuit, par des séismes de magnitude allant jusqu’à 6. Voir les vitres trembler et le lit bouger rappelle brutalement à quel point nous sommes petits face à ces éléments telluriques.

Après avoir sillonné Bali, nous prenons le bateau pour Nusa Penida. Cette île au sud-est, historiquement considérée par les rois balinais comme une terre d’exil pour les esprits maléfiques et les pratiquants de magie noire, a conservé une aura brute, sauvage et , en cette année 2018 , encore préservée du tourisme de masse. Quatre jours d’immersion totale s’offrent à nous, logeant dans l’une des rares guesthouses de l’île.

À scooter, nous prenons de vraies claques visuelles. Le ton est immédiatement donné par la découverte d’Atuh Beach, une plage paradisiaque totalement intacte. Plus loin, l’atmosphère devient mystique lorsque nous pénétrons dans Goa Giri Putri, un temple hindouiste irréel bâti au fond d’une immense grotte souterraine de plus de 300 mètres de long, où les chauves-souris tapissent les parois enfumées par l’encens. L’arrivée à Saren Cliff Point offre ensuite un spectacle vertigineux avec ses falaises de calcaire plongeant à pic dans l’océan Indien

En pleine nuit en retour d’expédition un de nous est tombés en panne d’essence sur des chemins de terre cabossés, nous avons dû envoyer une équipe en quête de carburant. C’est un local qui nous a sauvés au beau milieu de rien du tout dans une petite case. Il nous a reçus avec un grand sourire sur le pas de sa porte, nous accueillant comme des rois avant de nous fournir le précieux élixir pour redémarrer. Une scène simple, mais qui résume à elle seule l’hospitalité indonésienne.

Enfin, Nusa Penida nous a offert nos plus belles plongées. Nager au milieu des coraux intacts et croiser la route des majestueuses raies manta de plus de 3 mètres d’envergure restera gravé à jamais. Même notre guide, habitué des lieux, nous a avoué n’avoir jamais vu des conditions aussi parfaites. La chance était avec nous.

Il est l’heure de se dire au revoir. Nous quittons nos amis, les images plein la tête, et partons terminer ce voyage avec mon frère à Ubud, le cœur spirituel et agricole de Bali. La visite des rizières en terrasses de Tegallalang est un dépaysement total. Ces paysages d’un vert éclatant ne sont pas seulement photogéniques , ils sont le fruit du Subak, un système d’irrigation coopératif traditionnel datant du IXe siècle et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce système reflète la philosophie balinaise du Tri Hita Karana, qui recherche l’harmonie entre les humains, la nature et les dieux. Pouvoir se perdre dans ces immenses champs, observant la vie qui s’y écoule pendant que les paysans y travaillent paisiblement, clôture ce voyage en beauté.

Il est maintenant l’heure du vrai départ , il est venu le temps de quitter cette culture et ce pays qui nous ont tant émerveillés. Mais l’aventure ne s’arrête pas là pour nous, la suite de notre périple s’annonce tout aussi radicale avec deux semaines de transit prévues au Japon, en plein cœur de Tokyo, avant de rentrer en France. (l’article sur Tokyo est d’ailleurs disponible)

Terima kasih Indonésie, et à bientôt.